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sevastra
Description du blog :
Phagomena [matière] Gaster [pensée] Poiemata [excrétions] Ainsi va le cycle.
Catégorie :
Blog Livre
Date de création :
11.06.2007
Dernière mise à jour :
11.06.2007
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R. Murakami - Bleu presque transparent

R. Murakami - Bleu presque transparent

Posté le 11.06.2007 par Alvine
[center]Ryû MURAKAMI — Bleu presque transparent

Extraits
Traduction de Guy Morel et Georges Belmont[/center]

Joli passage
Lili se tourne à demi en respirant profondément. Elle gémit tout bas. Dérangée, la légère couverture qui la couvrait semble lui fausser compagnie au ralenti. Ses longs cheveux forment un grand S collé à son dos. Un peu de sueur luit au creux de ses reins.

Baroque
– Lili, tu as déjà fait des balades en voiture, non ? Tu sais, comme quand on met des heures pour aller jusqu'au bord de la mer, ou jusqu'à un volcan et qu'on part tôt le matin ? On a les yeux qui font mal, et plus tard, on boit du thé à la gourde en route, dans un joli coin, et à midi on mange des boulettes de riz, assis dans un pré — tu vois quoi ? Une de ces balades comme on en a tous fait.
Tu es dans la bagnole et tu penses à des tas de choses, c'est bien ça non ? "En partant de la maison ce matin, pas moyen de mettre la main sur le filtre de l'appareil photo ; qu'est-ce que j'ai pu en foutre ? Et cette actrice à la télé, hier, comment s'appelle-t-elle, déjà ? Merde, j'ai un lacet qui va craquer. J'ai une de ces trouilles qu'on ait un accident ! Je me demande si j'ai fini ou non ma croissance..." Des tas d'idées comme ça, quoi. Et toutes ces pensées qui te passent par la tête se superposent aux paysages que tu vois filer le long de la voiture.
Les maisons, les champs se rapprochent lentement et puis glissent et disparaissent comme s'ils tombaient derrière toi, pas vrai ? Et tout ce théâtre se mélange à ce que tu as dans la tête. Les gens qui attendent à un arrêt d'autobus ; un type bien habillé qui titube, complètement saoûl ; une vieille femme qui pousse une charrette croulant sous les mandarines ; des champs de fleurs ; des ports ; des centrales électriques... Tout ça t'arrive dessus et s'évanouit aussi vite que c'est venu, tant et si bien que ça se mêle aux [avec] les pensées précédentes — tu comprends ce que je veux dire ? Le filtre à photo, les champs de fleurs, les centrales électriques, tout ça s'assemble. Et ensuite, moi, je malaxe à ma guise, je mélange lentement les choses que je vois et celles que je pense. Ca prend longtemps ; ça suppose que j'aille chercher au fond de ma mémoire des rêves, des livres que j'ai lus, des souvenirs, pour en faire une photo, oui ! c'est ça, une sorte de scène genre photo-souvenir.
Et, morceau par morceau, j'y incorpore au fur et à mesure les paysages nouveaux qui surviennent à chaque instant, et à la fin la photo est pleine de gens qui parlent, chantent, bougent, tu me suis ? Alors, chaque fois, oui, chaque fois ça devient comme un énorme palais, c'est ça, oui, ça fait comme si j'avais un immense palais dans la tête, avec des foules de gens qui se retrouvent, se rassemblent, et font toutes sortes de trucs.
Et après, je n'ai plus qu'à achever le palais et à regarder à l'intérieur. Et c'est follement amusant : exactement comme de regarder la Terre de très haut dans l'espace, plus haut que les nuages. Parce que, tu comprends, il y a tout là-dedans, tout ce qui existe au monde : toutes sortes de gens parlant toutes sortes de langues, toutes sortes de styles dans les colonnes du palais, tous les produits d'alimentation et tous les mets du monde étalés là.
C'est mille fois plus vaste et plus détaillé qu'un décor de film, par exemple. Quand je dis toutes sortes de gens, c'est vraiment ça. Des aveugles, des mendiants, des infirmes, des clowns, des nains, des généraux constellés d'or, des soldats couverts de sang, des cannibales, et des Noirs de carnaval, des prima donna, des matadors, des "Monsieur Muscle" champions de la gonflette, des nomades qui prient dans le désert — tous réunis là et occupés à quelque chose. Et moi, je regarde.
Et il est toujours situé au bord de la mer, ce palais, mon palais. Et il est beau. Point.

Dernier chapitre — L'écrivain.
Je pris dans ma poche le plus gros débris de verre, à peine plus grand qu'un ongle, et j'essuyai un peu du [de] sang qui le tachait. Sa douce concavité refléta le ciel qui commençait à sortir de la nuit. Au-dessous du ciel s'étiraient le bâtiment de l'hôpital et, plus loin encore, l'avenue bordée d'arbres et la ville.
La découpe de cette ombre de ville reflétée formait une courbe d'une extrême délicatesse — le même genre de courbe que celle de l'éclair qui m'avait illuminé, la nuit où j'avais failli tuer Lili sur la piste d'envol du Jet — cette mince arabesque blanche qui m'avait brûlé les yeux, l'espace d'un véritable éclair, sous la pluie. Quelque chose comme la ligne d'horizon gorgée d'eau onduleuse et de brume, sur la mer, ou comme un bras blanc de femme — la douceur même.
Depuis je ne savais quand – une éternité – je vivais cerné par cette mince et courbe pâleur.
Le fragment de verre, encore taché de sang sur le bord, devenait presque transparent dans son bain d'aube.
Il était d'un bleu illimité, presque transparent, oui.
Je me relevai et pris la direction de mon appartement. Tout en marchant, je me disais que je voulais devenir pareil à ce morceau de verre, pour refléter à mon tour la douceur de cette courbe blanche et montrer aux autres sa paisible splendeur, reflétée en moi.
Le bord du ciel se brouilla de lumière et le morceau de verre perdit aussitôt sa limpidité. Aux premiers chants des oiseaux, il ne refléta plus rien — absolument plus rien. [SIZE=14]



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